shutterstock_1287233671_OK Un manifestant en faveur d'un Brexit dur brandit une pancarte disant « quittez puis négociez » lors d 'une manifestation à Westminster à Londres, le 17 janvier 2019.

« Ce qu’il nous faut : une espérance commune »

Entretien avec Michel Barnier, ancien ministre et négociateur en chef pour l’Union européenne chargé de mener les négociations liées au Brexit depuis 2016, auteur de « La grande illusion. Journal secret du Brexit (2016-2020) » Gallimard.
(paru dans SAY 5, 3e trim. 2021)

SAY : Vous avez été le négociateur en chef du Brexit pour l’Union européenne : que représente à vos yeux cet événement ?

MICHEL BARNIER : Un échec. Durant quatre ans et demi, j’ai mené les négociations pour l’Union européenne, pour défendre son intérêt tout en préservant, je l’espère, un esprit de coopération avec ce grand pays qu’est le Royaume-Uni dans nos relations à venir. Mais le Brexit est un divorce, et comme tout divorce, il s’agit d’un événement malheureux. Il aura des conséquences innombrables, sur les plans humain, social, économique, financier, technique, juridique et politique. Ces conséquences ont souvent été sous-estimées et mal expliquées, en particulier du côté britannique. 

Le Brexit constitue un affaiblissement pour les deux parties. Il l’est pour le Royaume-Uni, qui se retrouve seul au grand large, dans un monde dans lequel il vaut mieux être unis afin de se faire respecter des autres puissances. Il l’est aussi pour l’Union européenne, qui perd un membre important, avec ses 60 millions d’habitants, une économie dynamique et une diplomatie active. L’événement est historique. Il n’était encore jamais arrivé qu’un pays quitte l’Union européenne. J’espère que cela ne se reproduira pas, mais aujourd’hui il est devenu clair aux yeux de tous que c’est possible : nous ne sommes pas une prison, contrairement à ce qu’affirment certains populistes. En revanche, si l’on part, il faut en assumer les conséquences.

SAY : Le rôle joué par l’Union européenne dans la pandémie a été beaucoup critiqué, en particulier pour les délais pris dans l’achat des vaccins. Comment évaluez-vous son action ?

M. B. : J’estime que le choix de mutualiser les commandes de vaccins a été le bon. Il s’inscrit dans la philosophie de l’Union européenne, basée sur la solidarité. À l’origine, les questions de santé ne font pas partie des compétences communautaires prévues par les traités européens. Dans la crise, il s’est donc agi pour la Commission de venir en appui à la démarche de coopération entre les gouvernements. Cela a permis une répartition équitable des doses entre les petits et les grands pays. Il est vrai qu’il y a sans doute eu des problèmes administratifs, des retards… Et nous n’avons pas su prendre le risque d’investir rapidement et massivement dans des laboratoires susceptibles de produire un vaccin. Les Anglo-Saxons, plus habitués que nous aux partenariats publics-privés, ont été plus rapides. Nous avons plusieurs leçons à tirer de cette pandémie : nous devrons mieux nous organiser afin de nous préparer à ce type de crise, sanitaire ou écologique. En 2006 déjà, j’avais proposé la mise en place d’une force européenne de protection civile, chargée de traiter notamment ce type d’événements. Médicaments et vaccins devraient faire partie des actifs stratégiques pour lesquels l’Europe se dote des moyens de son indépendance. Cela suppose des ambitions, celles de stimuler la recherche et l’implantation de capacités de production industrielle. Sur le plan institutionnel, nous devrions nous doter d’une agence, comparable à celle américaine, qui dispose d’un budget suffisant pour investir en amont.

SAY : Le gouvernement a-t-il, selon vous, géré au mieux la crise sanitaire et ses conséquences économiques et sociales en France ? Quel est l’état du pays, au sortir de cette année de pandémie ?

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M. B. : Nous aurons des leçons à tirer des dysfonctionnements et des difficultés liés à la gestion sanitaire de la crise. En revanche, sur le plan économique, le gouvernement a fait le nécessaire. Il a apporté les financements qui ont permis de sauvegarder l’essentiel, même si de nombreuses petites entreprises ont souffert et vont encore souffrir. Les dispositifs comme le chômage partiel ou les prêts garantis par l’État ont été à la hauteur. Toutefois, la crise a aggravé la situation de notre pays dont les faiblesses structurelles sont nombreuses : un manque de compétitivité, des impôts sur la production des petites et des grandes entreprises trop importants, une formation qui n’est pas toujours adaptée, un coût du travail trop élevé au détriment des salaires… Par comparaison, si l’Allemagne réussit mieux que nous sur le plan des exportations, et plus largement sur le plan industriel, c’est notamment parce que son gouvernement n’hésite pas à faire confiance aux entreprises familiales, aux territoires. Or, c’est aussi l’un des travers de notre fonctionnement : la défiance envers les acteurs du territoire. Cette dimension est clairement apparue durant la pandémie.

SAY : L’affaiblissement de la France est-il irrémédiable ?

M. B. : Non. Mais pour entraîner un pays, il nous faut une ambition, une espérance commune. Et je pense que nous avons les moyens d’être, dans les dix ou douze ans qui viennent, la première puissance économique et écologique d’Europe. Toutefois, cette croissance doit être durable, davantage économe en ressources naturelles, lesquelles ne sont ni gratuites ni inépuisables. Notre pays a ses faiblesses, mais il dispose également de ressources, notamment sa jeunesse et les capacités de ses entreprises, petites et grandes. Nous devons nous appuyer sur ces atouts, partout sur le territoire. C’est possible, dès lors que l’on fait confiance aux gens. À l’avenir, il faudra faire en sorte que chaque citoyen, chaque entreprise, chaque territoire soit respecté. Car chacun d’entre eux est indispensable au pays. Nous devons entrer dans le temps d’une gouvernante collective de la France.

SAY : Des observateurs toujours plus nombreux estiment possible la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle. Comptez-vous vous présenter pour contrer ce risque ?

M. B. : La fatalité n’existe pas. Toutefois, ce risque existe, compte tenu de l’état du pays, de ses divisions : les Français sont dos à dos au moment où il faudrait s’unir. Et le Brexit a montré que des événements jugés improbables advenaient parfois. Il faut être vigilant afin d’éviter une regrettable aventure, sur le plan économique et politique. Ma famille politique, républicaine, a son rôle à jouer. Nous devons être capables de présenter un candidat qui rassemble, qui présente une alternative aux Français, en nous alliant avec les familles centristes avec lesquelles nous avons toujours travaillé. La question de ma candidature m’est souvent posée. Je saurai y répondre en temps voulu… Aujourd’hui, la priorité est celle du travail collectif. Ma famille politique est bousculée par la situation, elle connaît d’importantes divisions. Mais elle compte de nombreux talents qu’il faut parvenir à unir, afin de créer une force collective.

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