Big Tech, ce n'est pas la tech

La réaction contre les Big Tech fait suite à des années d’un battage marketing non moins superficiel que celui qui a accompagné l’arrivée d’Internet, des téléphones portables et des médias sociaux. Les promesses selon lesquelles la technologie permettrait à la démocratie de «devenir virale» n’ont pas été tenues et souvent, c’est le contraire qui s’est produit. Nombreux sont ceux qui, en Europe et ailleurs, exigent aujourd’hui une réaction vigoureuse de la part des régulateurs et des décideurs politiques. Mais ce n’est pas la technologie numérique qui pose problème, ce sont les modèles commerciaux sur lesquels elle repose.

Comment en est-on arrivé là ? En améliorant l’accès à l’information et en bouleversant les structures de pouvoir verticales, les technologies numériques étaient censées donner aux individus le pouvoir de se défendre contre les monopoles de l’information. Mais les géants de la technologie qui ont « disrupté » les anciens médias sont devenus eux-mêmes les gardiens des données et de l’information. La promesse que les services numériques favoriseraient la transparence a été remplacée par la réalité d’algorithmes opaques. Plutôt que de donner une voix aux sans-voix, les médias sociaux ont donné un mégaphone virtuel aux semeurs de haine, dont les messages résonnent de loin à l’aide de bots anonymes.

Rien de tout cela n’est arrivé par hasard. Ces évolutions sont le résultat entièrement prévisible des décisions d’entreprises (et de leur indécision) et de modèles commerciaux conçus pour maximiser les profits, aspirer les données et accumuler du pouvoir de marché. Les géants de la Silicon Valley ont incroyablement bien réussi à poursuivre ces objectifs. Sans Big Tech, l’expérience d’utilisation d’Internet ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Mais maintenant qu’une poignée d’entreprises gère les écosystèmes d’information utilisés par les gens du monde entier, ces modèles d’affaires ont encore plus d’importance. Il est temps de leur demander des comptes.

Retour de bâton

Les critiques à l’encontre des Big Tech se sont intensifiées face à la tentative de l’industrie de se présenter comme un moteur de la liberté d’expression et de la démocratie, plutôt que comme ce qu’elles sont : des entreprises de publicité, qui ont méticuleusement conçu leurs plateformes pour rendre « accros » leurs utilisateurs. Ainsi, la réaction contre les Big Tech ne concerne pas vraiment la technologie sous-jacente, mais plutôt la concentration du pouvoir aux mains de quelques entreprises.

Les régulateurs ont eu du mal à suivre le rythme de l’innovation. Néanmoins, aux Etats-Unis, les autorités antitrust enquêtent pour savoir si certaines des principales plateformes ont abusé de leur position. Les violations de données qui ont mis à jour les informations personnelles de centaines de millions de personnes, et les révélations selon lesquelles des publicités sont vendues sur la base des données personnelles intimes des utilisateurs ont permis aux militants de la vie privée de tirer la sonnette d’alarme. Enfin, les journalistes ont attiré l’attention sur la dégradation du pluralisme maintenant les grandes plateformes s’accaparent les recettes publicitaires.

Pour sa part, l’Union européenne a pris la tête des efforts mondiaux visant à garantir que les entreprises technologiques restent soumises à l’État de droit. Mais, à part le règlement général sur la protection des données (GDPR) qui a été très médiatisé, les garanties de neutralité du réseau et diverses actions antitrust, l’Europe a encore beaucoup de travail à faire. Une coordination plus étroite entre les régulateurs et les législateurs nationaux et européens est nécessaire pour renforcer l’efficacité et la sécurité de son marché unique numérique. En l’absence de règles communes actualisées régissant l’intelligence artificielle et d’autres domaines critiques de l’économie numérique, les géants technologiques multinationaux peuvent facilement monter les autorités européennes les unes contre les autres. Pour garantir que les nouvelles réglementations et les nouveaux textes législatifs soient efficaces, équitables et factuelles, les décideurs politiques devraient avoir accès à davantage de données des entreprises, afin de déterminer où se trouvent les interventions réglementaires les plus urgentes.

Contrôleurs indépendants

Ces préoccupations croissantes concernant la vie privée, la concurrence et la démocratie sont légitimes. Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft doivent aborder ces questions ouvertement. Il faut que les chercheurs, les régulateurs et tous ceux qui cherchent à comprendre le fonctionnement de l’écosystème numérique, aient accès à leur fonctionnement. Ce n’est qu’avec des contrôleurs indépendants pour évaluer les conséquences des modèles dominants que l’industrie pourra rendre des comptes et revenir dans les bonnes grâces du public.

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Il est urgent de clarifier le fonctionnement de l’économie numérique et de mettre en place de nouvelles lois et normes pour limiter les abus, mais les Gafam ne sont pas synonymes de la technologie elle-même : autant assimiler l’énergie à Exxon ou la restauration à McDonald’s. La révolte du «techlash» ne porte que sur une petite poignée d’entreprises.

La technologie n’est pas neutre pour autant. De même que l’expérience numérique des gens est façonnée par la gouvernance des entreprises qui la proposent, l’impact de la tech sur la société dépend des valeurs qui entrent dans son développement et dans la conception des logiciels et des matériels. A nous de concevoir et gérer son potentiel pour servir l’intérêt public, la démocratie et l’État de droit.  

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