Biden avait raison Allocution officielle du président américain Joe Biden depuis la salle des traités de la Maison Blanche le 14 avril 2021 à propos du retrait des troupes américaines d'Afghanistan

Biden avait raison

L’effondrement rapide des institutions militaires et gouvernementales afghanes corrobore largement le scepticisme du président américain Joe Biden selon lequel les efforts menés par les États-Unis n’auraient jamais permis au gouvernement afghan de se tenir debout. Deux décennies de soutien constant à l’Afghanistan n’auront pas permis de créer des institutions capables de tenir leur rang.

C’est un spectacle insupportable que de voir les talibans traverser l’Afghanistan, anéantissant en quelques mois deux décennies d’efforts déployés par le peuple afghan et la communauté internationale pour construire un État décent, sûr et fonctionnel. Les talibans ont effectivement achevé leur stupéfiant balayage du pays dimanche avec leur entrée dans Kaboul et provoquant la fuite du président Ashraf Ghani.

La prise de contrôle quasi incontestée de l’Afghanistan par les talibans soulève des questions évidentes sur la sagesse de la décision du président américain Joe Biden de retirer les forces américaines et de la coalition du pays. Mais paradoxalement, la rapidité et la facilité de l’avancée des talibans ne font que réaffirmer que Joe Biden a pris la bonne décision et qu’il ne doit pas faire marche arrière.

L’inefficacité et l’effondrement des institutions militaires et gouvernementales afghanes confirment largement le scepticisme de Biden quant aux efforts déployés par les États-Unis pour soutenir le gouvernement de Kaboul et lui permettre de se tenir debout. La communauté internationale a consacré près de 20 ans, plusieurs milliers de vies et des milliards de dollars pour faire le bien de l’Afghanistan en éliminant Al-Qaïda, en battant les talibans, en soutenant, en conseillant, en formant et en équipant l’armée afghane, en renforçant les institutions gouvernementales et en investissant dans la société civile du pays.

Des lacunes dès l’origine

Des progrès significatifs ont été réalisés, mais pas suffisamment. Comme l’a révélé la progression rapide des talibans, les deux décennies de soutien constant n’ont pas permis de créer des institutions afghanes capables de tenir leur rang.

Cela s’explique par le fait que la mission comportait dès le départ des lacunes fatales. C’était une erreur de vouloir transformer l’Afghanistan en un État centralisé et unitaire. La topographie difficile du pays, sa complexité ethnique et ses loyautés tribales et locales sont à l’origine d’une fragmentation politique durable. Son voisinage troublé et son hostilité à l’égard de toute ingérence extérieure rendent toute intervention étrangère périlleuse.

Ces conditions inéluctables garantissaient l’échec de tout effort visant à faire de l’Afghanistan un État moderne. Biden a fait le choix difficile et correct de se retirer et de mettre fin à un effort perdu en quête d’un objectif inatteignable.

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Les arguments en faveur du retrait sont également étayés par le fait que, même si les États-Unis ont échoué sur le front de l’édification de la nation, ils ont atteint leur principal objectif stratégique : empêcher de futures attaques contre l’Amérique ou ses alliés depuis le territoire afghan. Les États-Unis et leurs partenaires de la coalition ont décimé Al-Qaïda en Afghanistan et au Pakistan. Il en va de même pour la branche afghane de l’État islamique, qui n’a démontré aucune capacité à mener des attaques transnationales depuis l’Afghanistan.

Réseau mondial de lutte antiterroriste

Entre-temps, les États-Unis ont mis en place un réseau mondial de partenaires avec lesquels ils peuvent lutter contre le terrorisme dans le monde entier, partager des renseignements pertinents et renforcer conjointement les défenses nationales contre les attaques terroristes. Les États-Unis et leurs alliés sont aujourd’hui des cibles beaucoup plus difficiles à atteindre qu’ils ne l’étaient le 11 septembre 2001. Al-Qaïda n’a pas été en mesure de mener une attaque majeure à l’étranger depuis les attentats de Londres en 2005.

Il n’y a bien sûr aucune garantie que les talibans ne donneront pas à nouveau asile à Al-Qaïda ou à des groupes similaires. Mais cette issue est hautement improbable. Les talibans se sont très bien débrouillés seuls et n’ont guère de raison de raviver leur partenariat avec des groupes comme Al-Qaïda. Les talibans voudront également conserver une certaine légitimité et un certain soutien au niveau international, ce qui les dissuadera probablement d’accueillir des groupes cherchant à organiser des attaques terroristes contre des puissances étrangères. En outre, ces groupes ont peu d’intérêt à chercher à se regrouper en Afghanistan alors qu’ils peuvent le faire plus facilement ailleurs.

Enfin, Biden a raison de s’en tenir à sa décision de mettre fin à la mission militaire en Afghanistan, car cette décision est conforme à la volonté de l’électorat américain. La majorité de l’opinion publique américaine, démocrates et républicains confondus, a perdu patience avec les guerres éternelles au Moyen-Orient. Le populisme illibéral qui a conduit à l’élection (et à la quasi-réélection) de Donald Trump est apparu en partie comme une réponse à la perception d’une surenchère américaine au Moyen-Orient. Dans un contexte de décennies de mécontentement économique parmi les travailleurs américains, récemment exacerbé par l’impact dévastateur de la pandémie, les électeurs veulent que l’argent de leurs impôts aille au Kansas, pas à Kandahar.

Le succès de l’effort de Biden pour réparer la démocratie américaine dépend principalement de la réalisation d’investissements intérieurs ; les projets de loi sur l’infrastructure et la politique sociale qui passent actuellement par le Congrès sont des étapes essentielles dans la bonne direction. Mais la politique étrangère compte également. Lorsque Biden s’engage à mener une politique étrangère en faveur de la classe moyenne, il doit tenir ses promesses en adoptant une politique d’État qui bénéficie du soutien de l’opinion publique américaine.

L’Afghanistan mérite le soutien de la communauté internationale dans un avenir prévisible. Mais la mission militaire dirigée par les États-Unis a fait son temps. Malheureusement, le mieux que la communauté internationale puisse faire pour l’instant est d’aider à soulager les souffrances humanitaires et de pousser les Afghans à se tourner vers la diplomatie, le compromis et la retenue alors que leur pays est à la recherche d’un équilibre politique pacifique et stable.

Lire à ce sujet Le choix du retrait de Richard Haass et Crépuscule sur Kaboul de Joshka Fischer où ce dernier pressentait, dès juin, les conséquences dramatiques du retrait des troupes américaines d'Afganistan. Article paru dans SAY 5, 3e trimestre 2021.

https://www.say.media/JIYuD2D