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Au-delà des plates-formes, l’Europe

Fintechs. Géopolitique.Réglementation internationale. Monnaie. Les relations entre les États et le numérique entrent dans une nouvelle phase. L’Europe pourra jouer un rôle-clé, si elle met son poids réglementaire pour imposer de nouveaux principes dans l’architecture technologique.

Ah, 1973… Au moment où deux chercheurs de la Défense américaine et de l’université de Stanford publient un article décrivant le protocole TCP-IP, dont découlera Internet, rien ne permettait d’imaginer que toutes les fonctions de l’État allaient se trouver assiégées les unes après les autres. Après les administrations publiques de la poste, du téléphone et de la télévision ; apr ès la fiscalité, l’état-civil et les services publics de « l’État plateforme » ; après la police et la justice, voici la diplomatie et la monnaie.

La « Guerre des Techs » a commencé par la rivalité numérique entre les États-Unis et la Chine avant de déborder dans la vie réelle. Les offensives américaines contre Huawei et Tik-Tok ont précédé la fermeture des consulats de Houston et Chengdu. Quelle que soit l’évolution politique des États-Unis dans les années à venir, leur inquiétude croissante face à la montée en puissance de la Chine déterminera leur politique étrangère et, comme le montrent plus haut Eric Schmidt et Graham Allison, cette inquiétude porte d’abord sur l’intelligence artificielle et le numérique. Demain, elle pourrait porter sur le dollar.

Ceux qui réfléchissent à remplacer le dollar comme monnaie de réserve internationale formulent régulièrement de nouvelles hypothèses : la Chine, Bitcoin, Libra, un panier de monnaies électroniques de banque centrale… Non convertible, le renminbi chinois semble assez loin de pouvoir prendre ce rôle. En revanche, après une période d’incertitude au printemps face à la Covid-19, Bitcoin et les autres cryptomonnaies (Ethereum, Ripple) ont retrouvé leur étiage : un bitcoin valait environ 10 000 dollars à l’été 2020 comme à l’été 2019. Et une monnaie dont la quantité est fixée une fois pour toutes pourrait bien devenir un refuge, face à l’avalanche d’euros et de dollars créés pour faire face à la crise.


L’État contre-attaque

Quant à Libra, il faut avant tout la comprendre comme la tentative de Facebook d’entrer sur le marché des paiements en ligne. En forte expansion depuis 20 ans, celui-ci a enregistré en 2018 plus de 180 milliards de transactions en Amérique du Nord, 110 milliards en Europe et plus de 265 milliards en Asie. Avec la pandémie de Covid-19, la généralisation du paiement par carte sans contact accélère l’adoption du paiement mobile sans contact et, par extension, du paiement mobile à distance. Apple et Google, WeChat et Alibaba se retrouvent donc favorisés, car ils contrôlent l’interface de paiement. Amazon en profite dans une moindre mesure ; Facebook en est exclu. En lançant Libra comme une cryptomonnaie à part entière, le réseau social tentait de rentrer dans
le jeu. Sa tentative a fait long feu. Libra sera indexée sur la monnaie du lieu où se tient l’échange et elle sera donc soumise aux principales banques centrales, comme la Fed et la BCE.

Britanniques et Européens ont joué un rôle essentiel dans cette remise au pas. Au sommet des banques centrales à Jackson Hole en 2019, le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney a ainsi proposé « un réseau de monnaies numériques de banque centrale » à la place de Libra. Si elle vient à naître, une telle « super CDBC » pourrait remplacer le dollar comme monnaie de réserve internationale et accélérer la migration vers une finance verte et des monnaies d’usage.

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European Tech for good

Faute d’acteur numérique important, l’Europe est exclue de la guerre des Techs. Mais loin d’être réduit au rôle de satellite de l’Amérique, l’Ancien Continent a montré ces dernières années une vigueur inattendue. Non seulement il a fait reculer Facebook, qui se comporte presque comme un État souverain, sur un projet aussi crucial que Libra, mais il a su imposer au monde ses règles sur les données personnelles, comme le montre un peu plus haut Anu Bradford. L’auteu re va même jusqu’à soutenir que c’est lui qui, par l’indépendance de sa réglementation et le poids de son marché, régit l’économie numérique.

L’Europe est aussi la première à adopter une relance verte, et son exemple est déjà suivi par la Chine. Le défi est immense : on estime l’investissement nécessaire tous les ans pour maintenir le réchauffement global sous les 2 degrés à 93 000 milliards de dollars pendant 15 ans. Cette urgence offre l’occasion de redéfinir la mission de la finance au moment où la tech la transforme en profondeur. Or, par des techniques comme le SROI (cf. encadré), les technologies peuvent permettre de réintégrer les externalités positives dans le calcul économique et financier.

Si l’Europe s’en saisit, elle pourra profiter de sa position unique : celle de pouvoir imposer aux technologies et à la finance une démarche transparente, inclusive et patiente. Il faudra pour cela une volonté politique commune, qui commence à se dessiner face à la pandémie. Mais aussi que le tissu d’entrepreneurs, menacé par la crise, reste vivace et continue son travail d’agitateur ! Ne laissons pas la faillite de Wirecard attenter à la confiance dans les Fintechs européennes, car elles pourraient sauver le monde…


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Le SROI, mirage ou mesure miracle ?

Quiconque a acheté un logiciel ces vingt dernières années en a mesuré le retour sur investissement (ROI). Personne, ou presque, n’a pris la peine d’élargir le processus à des actifs immatériels comme le capital humain (compétences, expérience, formation, performance…), le capital structurel (organisation du travail, management, communication interne…) et le capital relationnel avec l’ensemble des parties prenantes à l’entreprise : clients, fournisseurs, institutions, syndicats… Certes, on a vu fleurir des indices et des labels globaux, mais il existe depuis 2006 une méthode formalisée pour étendre le ROI et calculer le retour social sur investissement (SROI). Au moment où la loi Pacte fait prendre conscience aux entreprises de leur finalité sociale, l’heure du SROI devrait avoir sonné.



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